Entretien Serge Bouchardon

Un entretien avec Serge Bouchardon, professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Compiègne et auteur web.

Son site internet.

  1. Selon vous, dans votre ouvrage La valeur heuristique de la littérature numérique, cette valeur aurait le mérite, et de faire un retour sur certaines notions littéraires, et d’ouvrir des pistes sur l’écriture numérique. Sur le premier point, une question : pensez-vous que la littérature numérique puisse faire figure de relève, notamment en questionnant l’épistémologie de la littérature, s’entend : ses conditions de possibilités ?

 

Je ne pense pas que l’on puiser parler de relève, car la littérature numérique n’a pas vocation à remplacer la littérature traditionnelle. Ceci dit, je pense que la littérature numérique peut effectivement contribuer à questionner l’épistémologie de la littérature. C’est en ce sens que je parle de la valeur heuristique[1] de la littérature numérique. La littérature numérique peut ainsi faire retour sur des notions telles que l’auteur, le texte, le récit, la matérialité, la figure, la mémoire…,

 

  1. Conjointement, est-ce que les littératures hypertextuelle ou interactive réalisent dans le temps des fantasmes littéraires (par exemple, la non-linéarité, ou la participation active du lecteur) ? Le cas échéant, quelles relations ces littératures entretiennent avec la modernité (voire le modernisme), littéraire ou non ? Peut-on parler sans anachronisme d’avant-garde ? Est-ce un cas où le développement des techniques est aussi synonyme de progrès ?

 

La littérature numérique réactive en effet – sans forcément les « réaliser » – certains fantasmes. Vous citez l’exemple de la non-linéarité. L’écriture de récits non linéaires a souvent fasciné les écrivains. On peut penser à Tristram Shandy (1760) de Laurence Sterne. Un conte à votre façon (1967) de Raymond Queneau se présente quant à lui sous la forme de vingt-et-un fragments numérotés. A la fin de chaque fragment, le lecteur est invité à faire un choix entre deux options pour continuer sa lecture. Plus récemment, on peut mentionner également le Grand Incendie de Londres (1989) de Jacques Roubaud. Sur un support numérique, cette non-linéarité peut être programmée et automatisée avec des hyperliens. Un récit hypertextuel sur ordinateur propose ainsi une lecture non-linéaire de fragments reliés par des liens. La navigation hypertextuelle permet à chaque lecteur de suivre un parcours unique au sein d’un même récit. Si de nombreux récits ont tenté de rompre avec la linéarité, le numérique propose en soi, intrinsèquement, un système délinéarisé. D’emblée le système est hypertextuel avant d’être textuel ; il s’agit d’une hypertextualité qui peut s’aborder localement comme une textualité. En cela, le support numérique, s’il est toujours à resituer dans la continuité d’une histoire des supports de l’écrit, propose une forme de « passage à la limite ».

De façon plus générale, le support numérique contribue à la réalisation d’un rêve très ancien : faire participer le lecteur à l’élaboration de l’œuvre. Bien sûr, toute lecture contribue à créer le texte qu’elle parcourt et chaque lecteur est, à sa manière, co-auteur de l’œuvre que sa lecture actualise. Mais le support papier n’a pas permis d’accéder complètement au désir des auteurs de faire participer davantage le lecteur à leur création.

Ainsi, la littérature numérique intègre dans son mode de fonctionnement ce qui avait été souligné par les théoriciens de la littérature et réalise ou plutôt prolonge ce qui avait été tenté par nombre d’auteurs. En ce sens, la littérature numérique s’inscrit dans la continuité de la modernité littéraire. En revanche, je parlerais de littérature expérimentale plutôt que d’avant-garde (et je ne parlerais certainement pas de « progrès » lié à un développement des techniques).

 

  1. Beaucoup de gens, notamment dans le milieu littéraire et celui du livre, critiquent la littérature numérique et se félicitent que le pourcentage de ventes numériques reste faible en France (4% environ en 2013, source Syndicat National de l’Édition). Selon vous, à quoi cela peut-il être dû ? Est-ce une mauvaise compréhension terminologique ? Convient-il de bien distinguer les littératures numérique, interactive, collaborative, générative, hypertextuelle, etc. ? Considérez-vous ce refus majoritaire comme un refus réactionnaire ?

 

Il faut sans doute distinguer ici la littérature numérisée (une littérature qui pourrait être également imprimée) et la littérature numérique (une littérature qui ne peut être reçue et agie que sur un support numérique), même si la frontière est poreuse. La littérature numérique perdrait sa raison d’être sur un support imprimé (en raison d’une dimension multimédia, animée ou interactive). Ceci dit, certaines créations qui partent d’un texte pour l’« enrichir », l’« augmenter », c’est-à-dire la plupart du temps l’illustrer avec une dimension multimédia (images, sons, vidéo) ou animée, ou encore les créations qui instrumentent l’activité du lecteur (annotations, liens hypertextes pour accéder à différentes parties du contenu) restent plus proches de la littérature numérisée que de la littérature numérique, dans le sens où un texte pourrait continuer à être imprimé et à avoir une valeur en soi.

On peut comprendre – sans forcément les partager – les réticences que certains peuvent avoir par rapport à la littérature numérisée (pour des raisons d’expérience de lecture ou encore des raisons socio-économiques). Concernant la littérature numérique, ces réticences n’ont pas lieu d’être puisque cette littérature ne pourrait pas exister sans support numérique.

 

  1. Le récit, selon Ricœur par exemple, configure une expérience temporelle. Est-ce qu’à nouvelle temporalité – accélération du temps, immédiateté, mode de vie événementiel, etc. – nouveau récit ? Est-ce que les littératures numérique ou hypertextuelle prennent ce relais ?

 

Je répondrais oui aux deux questions.

Il y a une étroite relation entre la littérature et la société qui la produit. Les formes de récit, notamment, semblent ainsi toujours en prise avec l’histoire culturelle et sociale de leur époque. Aujourd’hui, de nouveaux modes de travail et d’organisation de la société (mettant de plus en plus l’accent sur les notions de réseau, de vitesse ou encore de mobilité) pourraient justifier d’autres formes de récits. Les tentatives de récits littéraires interactifs en portent témoignage.

L’ascension sociale, l’arrachement à sa condition, l’émancipation, qui ont longtemps été des thèmes sociaux et littéraires féconds, ont quelque peu perdu de leur pertinence. Les trajectoires sont de moins en moins rectilignes. Le récit que l’on peut faire de sa vie prend plus que jamais la forme d’un patchwork, d’un bricolage. Sa propre vie, il devient donc de plus en plus difficile de se la raconter de façon linéaire. Cette difficulté peut dans certains cas devenir souffrance : nous n’avons pas les cadres notamment symboliques que produit la littérature pour imaginer notre vie. Avançons l’idée que les récits littéraires interactifs, notamment les récits non linéaires, peuvent nous aider dans cette tâche.

 

  1. Pour vous, qu’est-ce que le récit interactif ? Et qu’apporte-t-il par rapport à la narrativité ? Change-t-il en profondeur les relations auteur / lecteur ?

 

Héritières des récits hypertextuels des années 90, les expériences actuelles de récits interactifs sont riches et diverses. Le lien hypertexte en tant que tel n’est plus le seul ressort sur lequel reposent ces créations. Au-delà des récits littéraires interactifs, on peut mentionner le film interactif, le web-documentaire interactif, le récit collaboratif ou participatif en ligne, le récit interactif urbain reposant sur la géolocalisation (locative narrative)… La problématique majeure reste la même : réussir à articuler narrativité et interactivité. L’expression « récit interactif » semble en effet relever d’une contradiction. La narrativité consiste à prendre le lecteur par la main pour lui raconter une histoire, du début à la fin. L’interactivité, quant à elle, consiste à donner la main au lecteur pour intervenir au cours du récit. Les auteurs de récits – notamment littéraires – interactifs, comme avant eux les auteurs de récits hypertextuels, explorent des pistes pour faire tenir ensemble narrativité et interactivité.

Pour les auteurs, il s’agissait souvent dans un premier temps de renverser – ou de questionner la possibilité de renverser – la hiérarchie entre l’auteur de l’œuvre et son lecteur. Actuellement, il s’agit plus de questionner l’activité du lecteur. Les théoriciens ont toujours mis l’accent sur l’activité du lecteur (cf. par exemple Umberto Eco, Lector in fabula) ; néanmoins, sur un support dynamique, cette activité est désormais intégrée dans l’ensemble du dispositif. Mais à partir du moment où cette intégration est réalisée, l’instrumentation de cette activité du lecteur va entraîner une évolution de cette activité.

 

  1. Dans la lecture numérique, le contenant est très déterminant quant à la forme littéraire : si la plupart du temps, avec l’epub 2, le contenant s’attache, par analogie, à calquer le papier, l’epub 3 permet des créations transversales. Pensez-vous que la transformation du medium bouleverse en profondeur la forme littéraire ?

 

Oui. On peut s’appuyer ici sur la « théorie du support » développée notamment par Bruno Bachimont[2]. Les dispositifs et innovations techniques modifient les conditions de possibilité de la pensée et des échanges sociaux, notamment parce que les propriétés matérielles du support d’inscription conditionnent l’intelligibilité de l’inscription. S’agit-il pour autant d’un déterminisme technique ? « Si l’écriture a donné lieu à une « raison graphique », le numérique doit donner lieu à une « raison computationnelle » : le calcul comme technique de manipulation de symboles entraîne un mode spécifique de pensée, qui ne remplace pas les autres, mais les reconfigure » (Bachimont, 1999). A mon sens, il ne s’agit pas de déterminisme technique. Bruno Bachimont précise d’ailleurs que « de manière générale, la structure physique et matérielle de l’inscription conditionne son interprétation, mais ne la programme ni ne la détermine à l’avance » (Bachimont, 2007). S’appuyer sur une telle « théorie du support » consiste à essayer de penser la technique dans son rapport au sens et à la pensée. Cela concerne bien évidemment le littéraire, dans ses formats et dans ses formes.

 

  1. Dans le cadre du projet PRECIP, que vous avez dirigé, je crois, jusqu’en juin dernier, vous avez élaboré avec d’autres chercheurs une carte heuristique de l’écriture numérique. Quand vous écrivez que le numérique conduit « à l’élaboration de modèles formels permettant d’abstraire le contenu », pensez-vous qu’au niveau littéraire, cela permet ou permettrait des innovations et / ou des changements au niveau formel ? Et si oui, lesquels ?

 

L’abstraction est ici entendue comme un tropisme du numérique, dans le sens où le numérique conduit à l’élaboration de modèles formels permettant d’abstraire le contenu. En termes de possibles techniques, cela concerne à la fois la séparation du contenu de sa présentation (le support numérique permet de différencier le contenu tel qu’il est stocké de la façon dont il est présenté pour la lecture) et la modélisation (le support numérique permet de créer des modèles de contenu). Un tel tropisme impose des contraintes et ouvre des possibles, y compris au niveau littéraire. Les innovations au niveau littéraire sont encore en grande partie à inventer…

 

  1. On dit que la France compte 65 millions d’écrivains : pensez-vous qu’avec le numérique, les sites d’écriture collective, collaborative, l’auto-publication (notamment via Amazon), on assiste à une démocratisation progressive des métiers d’auteur et d’éditeur ?

 

On assiste à une démocratisation des pratiques (auctoriales et éditoriales), pas forcément des métiers. Ou peut-être, au-delà d’une démocratisation, assiste-t-on à une certaine reconfiguration.

D’une part, nous n’avons jamais autant écrit, dans une acception large (mails, sms, blogs, réseaux sociaux) ; ceci n’est pas sans effet sur les pratiques des auteurs. D’autre part, l’écriture numérique permet d’étendre la notion d’écriture aux images et aux sons et renforce la prise en compte de la dimension multimédia, mais également reconnaît la dimension du geste dans la construction du sens et permet ainsi de prendre en compte la dimension manipulable des productions écrites numériques. La notion même d’écriture évolue, certaines dimensions étant réactivées, amplifiées, reconfigurées.

Concernant l’édition, ce qui est en jeu est la question de l’éditorialisation, à savoir le « processus qui fait interagir des contenus (ou des ressources), un environnement technique (le réseau, les serveurs, les plateformes, les CMS, les algorithmes des moteurs de recherche), des structures et formats (l’hypertexte, le multimédia, les métadonnées), et enfin des pratiques (l’annotation, les commentaires, les recommandations via les réseaux sociaux) »[3].

 

  1. Vous menez en parallèle de votre activité de recherche et d’enseignement un travail sur la littérature numérique, avec le collectif I-trace. Pouvez-vous nous parler de votre travail ?

 

Dans mon activité, il y a une triangulation entre la recherche, l’enseignement et la création. Chaque composante de mon activité alimente les deux autres. En tant qu’auteur de littérature numérique (http://www.sergebouchardon.com), je m’intéresse notamment à la mise en scène de l’interactivité et au rôle du geste dans l’écriture interactive. Quant au travail dans le cadre d’un collectif, ceci permet d’articuler des compétences diverses (écriture, programmation, design graphique, design sonore…) souvent mobilisées dans le cadre d’un projet de littérature numérique.

 

  1. Est-ce que la théorie nourrit votre pratique artistique ? Ou l’inverse ?

 

La théorie et la pratique se nourrissent l’une l’autre. Dans un premier temps, c’est le passage par la théorie qui m’a engagé dans une pratique. Il s’agit à présent d’un aller-retour constant. La notion de « figure de manipulation » que j’ai théorisée a par exemple émergé de ma propre pratique.

Au niveau théorique, je m’appuie sur des cadres disciplinaires différents (philosophie de la technique, théories littéraires, sémiotique, rhétorique, esthétique, théories de la communication…). La littérature numérique se situe en effet au croisement de la littérature, de l’informatique, des arts visuels ou encore des ars de la performance. Une approche interdisciplinaire est incontournable.

 

 

  1. Comment qualifiez-vous votre pratique ? Création numérique ? Littérature numérique ? De même, qui en sont les acteurs ? Suis-je un lecteur, un spectateur, voire un acteur de cette création ?

 

La question de la terminologie est toujours délicate, surtout concernant des pratiques qui jouent sur les frontières. Je continue néanmoins à qualifier le champ dans lequel je m’inscris de littérature numérique. En effet, si le texte est considéré dans la création comme un phénomène linguistique à interpréter, il me semble qu’on peut parler de littérature numérique. Si le texte devient un objet visuel d’interaction (comme par exemple dans l’installation Text Rain[4]), il s’agit plus d’art numérique.

Quant à la qualification de celui qui lit/agit l’œuvre, peu importe qu’on le qualifie de lecteur, lectacteur, acteur, interacteur… Ce qui me semble important, c’est l’idée d’une lecture gestualisée, l’idée que le geste contribue pleinement à la construction du sens.

 

  1. Dans Opacité, vous travaillez beaucoup sur la transparence, la superficialité, la profondeur. Dans la deuxième partie, on découvre avec la souris les différentes strates anatomiques qui constituent le corps d’une femme. Comment concevez-vous le texte, écrit puis parlé, qui l’accompagne ?

 

Ce qui est premier dans ma pratique, ce n’est pas l’écriture d’un texte, c’est la volonté de faire vivre une expérience interactive à mon lecteur. L’écriture du texte (au sens large, incluant des images et des sons) est fonction de cette expérience interactive.

 

  1. On voit dans ces créations que le sujet abordé sous-tend en permanence une réflexion sur le numérique. Je pense tout particulièrement à l’image de la femme qui se dessine en creux des nombres, dans Déprise. Est-ce un choix esthétique, ou est-ce le support qui amène à cette réflexion ?

 

Sans doute un peu les deux.

J’apprécie les œuvres réflexives, spéculaires, qui jouent avec le support (par exemple le jeu sur les notes de bas de page dans Feu pâle de Nabokov, le jeu de languettes dans les Cent mille milliards de poèmes de Queneau ou encore les feuillets détachés dans Composition n°1 de Saporta, mais on pourrait citer quantité d’autres exemples dans l’histoire de la littérature…). Il s’agit donc d‘un choix esthétique.

Par ailleurs, le support numérique est un support récent dans l’histoire des supports de l’écrit. Il est naturel que les créations littéraires émergentes expérimentent ce support et s’efforcent de réfléchir aux contraintes et aux possibles qui peuvent lui être liés.

 

 

 

 

[1] Bouchardon, S. (2014). La valeur heuristique de la littérature numérique, Hermann, collection « Cultures numériques », Paris.

[2] Par exemple dans Bachimont, B. (2010). Le sens de la technique : le numérique et le calcul. Paris: Editions Les Belles Lettres.

[3] http://editorialisation.org/

[4] Text Rain, de Camille Utterback et Romy Achituv (1999) : http://camilleutterback.com/projects/text-rain/

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