Entretien Eusèbe Ripolin

Eusèbe Ripolin, dont le livre est disponible sur Apple Store, a écrit selon ses termes  » roman rousselien, borgesien et oulipien totalement dépourvu de sens, généré par un automate et fondé sur l’idée que toute forme d’écriture actuelle devrait avoir comme premier but d’évacuer le sens « 

Eusèbe Ripolin, pouvez-vous d’abord nous expliquer votre méthode pour écrire La Crampe à gaz ?

J’ai utilisé un générateur aléatoire disponible sur l’Internet à l’adresse http://enneagon.org/phrases

J’ai trouvé ce dernier en effectuant une recherche sur la bibliothèque de Babel qui m’a conduit au site http://dicelog.com/babel
On trouve sur ce dernier un outil beaucoup plus conforme à la nouvelle de Borgès.
L’une de mes sources d’inspiration a également été “La vie de Fibel” de Jean-Paul (Jean-Paul Richter) dont le personnage principal (fictif) est censé être l’inventeur de l’abécédaire. Cette lecture d’adolescence m’a conduit très tôt à me demander “à quoi bon écrire, puisque tout ce qui peut avoir été déjà écrit ou le sera dans le futur est déjà compris dans l’alphabet ?”. La lecture de Borgès m’’a ramené à cette interrogation en y apportant une dimension métaphysique puis qu’il ne s’agit plus simplement de combinatoire mais que s’y ajoute la dimension d’un ordre de l’univers, d’une organisation sociale fondée elle-même sur la bibliothèque.
Le titre “Crampe à gaz” est emprunté à Borgès qui le donne comme un des exemples de seule expression lisible (mais non nécessairement compréhensible) à l’intérieur d’un livre par ailleurs indéchiffrable.
Il est clair que la bibliothèque de Babel serait ingérable étant donné sa dimension colossale quoique finie et que même en y consacrant un  siècle, un lecteur n’aurait qu’une chance infinitésimale d’y détecter un quelconque ouvrage ayant une apparence de lisibilité, si ce n’est de sens.
Pour ce qui est de la production automatique de textes ceci milite donc en faveur de systèmes présentant un peu plus “d’intelligence” que la simple combinatoire alphabétique. Dans une langue donnée, on pourrait par exemple commencer par miser sur un tirage au sort tenant compte de la probabilité de succession de deux lettres de l’alphabet données ainsi que de la probabilité qu’un mot ait une longueur déterminée. Il en résulterait un “écrémage” déjà substantiel mais insuffisant.
L’étape suivante pourrait consister, toujours dans une langue donnée, à tirer au sort des mots pris dans un dictionnaire aussi extensif que possible avec l’inconvénient de se priver des néologismes qui pourraient être inventés dans le futur.
Par la suite, afin d’obtenir une apparence de lisibilité, il faudrait introduire d’autres contraintes portant sur la probabilité d’occurrence de pronoms, articles, prépositions et autres accessoires, voire d’éléments de ponctuation. Au delà, il conviendrait de limiter encore le champ de la simple combinatoire en ajoutant des règles grammaticales d’accord et de conjugaison.
Tout ceci pour dire que la méthode utilisée dans “la crampe à gaz” est insatisfaisante car elle repose sur une combinaison “d’expressions bien formées” de la langue française tirées de romans préexistants. Elle présente donc le double défaut de ne n’être ni suffisamment créative ni suffisamment restrictive.
Son avantage majeur reste sa relative lisibilité. La “crampe à gaz” peut être déclamée à voix haute sans se préoccuper du sens des phrases. C’est un avantage majeur qui la place au même rang que des pièces de théâtre jouées dans des salles à la sonorité déficiente ou par des acteurs à l’articulation mâchouillée ou au contraire par trop emphatique rendant difficile la compréhension des phrases. En raison d’une surdité naissante et d’un certain déficit d’attention, c’est une expérience que j’ai vécue une fois à la Comédie Française et que je revis souvent en regardant à la télévision des films dont la bande sonore est presque inintelligible soit parce que les acteurs marmonnent soit parce que leur audibilité est altérée par un fond musical trop présent. C’est un reproche que je fais souvent à l’industrie télévisuelle alors qu’elle se montre par contre d’une efficacité redoutable lorsqu’il s’agit d’asséner des messages publicitaires dont le niveau sonore est artificiellement élevé et la lisibilité déplorablement parfaite.
Vous dites dans votre introduction que La Crampe à gaz est fondé sur l’idée que toute forme d’écriture actuelle devrait avoir comme premier but d’évacuer le sens : est-ce une provocation, un pied de nez par rapport aux nouvelles écritures (qu’elles soient numériques, interactives, hypertextuelles ou simplement trop absconses) ?

Il s’agit bien entendu d’une provocation mais elle ne vise pas en soi ces nouvelles écritures mais plutôt le contexte dans lequel elles tentent d’émerger.

Au XVIIIe siècle, la somme des connaissance humaines pouvait encore être rassemblée dans un seul ouvrage, à savoir “L’Encyclopédie” et un homme cultivé pouvait en maîtriser une grande partie. Ce n’est plus le cas de nos jours en raison de l’explosion des connaissances quelles que soient, dans leurs domaines respectifs, les visées  hégémoniques de Wikipédia (en dépit de son caractère contributif) ou de Google. Le phénomène est accentué par le fait que toute cette masse de production textuelle est accessible sur l’Internet mais par le biais de moteurs de recherche qui privilégient leurs propres choix si ce n’est une logique marchande. C’est à la fois un énorme enrichissement et un appauvrissement spectaculaire faute de hiérarchisation. Plus la production textuelle est abondante, plus le sens se perd, plus les tautologies, les reprises et les répétitions s’accumulent.
Je ne remet pas du tout en cause les nouvelles formes d’écriture et leur exigence mais au contraire les discours ambiants, la pauvreté journalistique, le côté stéréotypé des commentaires et la dégradation de la langue.
Vous évoquez Borges, Roussel ou encore l’Oulipo : critiquez-vous ces romanciers ou ce mouvement, ou les personnes (artistes, critiques, écrivains, etc.) qui s’approprient leur projet ?

Aucunement, bien au contraire. Borgès est un auteur d’une extrême élégance et concision. Il ne fait d’ailleurs pas partie de ces mouvements. Quant à Raymond Roussel, son “Locus Solus” est un pur joyau fondé sur des méthodes d’écriture en effet alternatives même si ses “Impressions d’Afrique” sont par contre passablement illisibles. Je ne vois non plus aucune raison de critiquer les recherches menées par les surréalistes (cadavres exquis, écriture automatique, etc) ou par l’Oulipo que je considère au contraire comme un foyer tout à fait fécond avec des auteurs tels que Queneau ou Perec.

Certaines formes d’écriture actuelle semblent aller loin, par leur dispositif, dans l’évacuation du sens : est-ce une chose que vous déplorez ? Envisagez-vous une plus grande lisibilité ? Une relation plus simple de l’auteur à son lecteur ?

Mon propos n’est pas de dénoncer l’évacuation du sens dans certaines formes de littérature (quoique la littérature de gare le mériterait) mais une insignifiance généralisée des discours, politiques, journalistiques ou romanesques qui résulte de leur simple prolifération.

J’oppose en effet l’idée d’une production automatique de textes susceptible d’atteindre le même niveau d’absence de sens au prix d’une exigence de plus en plus grande en termes de règles régissant cette production. Je suis persuadé que des robots pourraient fabriquer de façon réaliste et convaincante certaines catégories bien définies et limitées de textes : discours politiques, articles de presse, recettes de cuisine, modes d’emploi (mal traduits du chinois), romans policiers, slogans publicitaires etc.
Vous avez généré du texte automatique : est-ce une façon de mettre à mal l’idée d’auteur (et d’autorité) ? Est-ce aussi une manière de souligner les dérives que peut occasionner la technique ?
 

Oui et non. La notion d’auteur est floue. D’un certain côté, tout comme Lacan disait que le style est l’homme à qui l’on s’adresse, je dirais que le seul auteur est le langage.

 Comment percevez-vous la littérature contemporaine, et la littérature en général ?

Je ne lis plus et n’éprouve aucun intérêt à son égard sans que cela doive être interprété comme une critique. J’écoute d’une oreille distraite et je feuillette des images.

Au fond la seule question que vous ne m’ayez pas posée est la finalité de ma démarche, à savoir ce qu’elle remet en cause. Il s’agit bien entendu d’une sorte de “performance” (encore un mot vide de sens) provocatrice qui vise entre autres à mettre en évidence la généralisation d’une certaine forme de vacuité textuelle mais pas seulement cela. Il s’est agi également pour moi de tester les outils de publication électronique proposés par Apple et de dénoncer ce mode de publication qui autorise tout un chacun à publier à peu près n’importe quoi, y compris un ouvrage dénué de sens, à condition que ce n’importe quoi n’offusque pas une censure qui n’ose pas se présenter comme telle, en ne contenant ni pornographie, ni incitation à la violence, au racisme ou au terrorisme. Ce qui est scandaleux et que je dénonce est l’institution Apple pour son système de publication d’e-books soi disant “modéré” (Ils prétendent que tous les projets sont examinés avant d’être publiés, ce qui est vraisemblablement partiellement faux) qui permet à tout un chacun de publier urbi et orbi à peu près n’importe quoi, donc de contribuer à la dégradation du sens. Je présume que la même expérience et la même dénonciation pourraient être effectuées sur d’autres plateformes de publication électronique. Je vous signale à toutes fins utiles que je suis allé encore plus loin en publiant sous le même pseudonyme et dans la même collection un second ouvrage intitulé le “Le Livre blanc” comportant 128 pages absolument vierges et qu’il est toujours en ligne.
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